Le Temps des Livres

Une Autre Suisse, 1940-1944. Un Bastion contre l'Allemagne nazie
Auteur : Jean-Pierre Richardot
Editeur : du Félin
Labor & Fides
272 P.



Toutes les critiques de «Histoire»

 Retour au sommaire des livres

Vibrant plaidoyer français pour une Suisse résistante

Ancien journaliste au «Monde», Jean-Pierre Richardot livre une relecture inattendue de l'attitude de notre pays pendant la Seconde Guerre mondiale. La parole est à la défense.
Vincent Monnet, Samedi 12 janvier 2002

Tout procès équitable suppose que l'accusé ait le droit de se défendre. Mais si les torts de la Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale sont bien établis, il n'y a plus grand-chose en face sur la balance: telle est la thèse que défend Jean-Pierre Richardot dans Une Autre Suisse. Sans occulter les conclusions de la Commission Bergier ou l'affaire des «fonds juifs», cet ancien journaliste au Monde se fait donc aujourd'hui avocat. Et plaide pour l'image d'un pays sauvé d'une collaboration active avec le régime nazi par quelques «récalcitrants». Des hommes et des femmes – en grande majorité alémaniques – qui ont contribué à faire de la Suisse le «carrefour de la Résistance européenne».
Réfugié dans notre pays pendant la guerre, Jean-Pierre Richardot a gardé de ces années d'adolescence le souvenir d'une population hospitalière, empressée de proclamer son soutien aux Alliés. Et l'auteur de citer les mémoires de Winston Churchill: «Qu'importe que la Suisse ait ou n'ait pas été en mesure de nous procurer les avantages commerciaux que nous aurions souhaités et qu'elle en ait trop accordé aux Allemands pour sauver sa vie. Elle a été un Etat démocratique se dressant pour défendre la liberté en se protégeant dans ses montagnes et, en esprit, elle a largement été de notre côté.» Profession de foi bienveillante que l'auteur s'efforce de dépasser en multipliant exemples concrets et portraits héroïques, témoignages, archives et documents.
Dans cette «autre Suisse» que raconte Richardot, aiguillonnée par des journalistes que la censure ne fait pas taire (Denis de Rougemont, René Payot, Willy Bertscher, Albert Oeri, Rudolf Lüdi...), quelques citoyens pas tout à fait comme les autres décident en effet de s'opposer à ce Reich qui devait durer mille ans. C'est vrai des cheminots de la gare des Eaux-Vives (à Genève), des passeurs du Mont Risoux (dans la vallée de Joux), mais aussi de ce maraîcher qui sauva 75 enfants juifs dans la même nuit ou de cette aubergiste de Courtedoux qui créa, avec une complice exploitante agricole, une filière d'accueil de réfugiés.
Autant d'actions souvent spontanées qui éclairent l'état d'esprit d'une partie au moins de la population civile. Mais l'armée, insiste l'auteur, comptait aussi ses «subordonnés récalcitrants». Tandis que le gouvernement appelle à s'accommoder de la victoire allemande (Marcel Pilet-Golaz évoque «un profond soulagement», «un nouvel équilibre» et «une renaissance intérieure» dans son discours à la nation du 25 juin 1940), certains éléments de l'armée décident de s'opposer au nouvel ordre nazi. Pour les officiers comploteurs réunis à Lucerne pendant l'été 1940, pas plus que pour les membres de ANW (Aktion Nationaler Widerstand), il n'est question de «pactiser». Même intransigeance au sein du réseau «Ha», piloté par le capitaine Hans Hausamann. Décrit comme «un général de Gaulle suisse», il met sur pied «l'un des centres de renseignements militaires et politiques les plus importants au monde». Mais ce «James Bond sédentaire» fait également preuve d'une prescience exceptionnelle. Dans un rapport daté du 23 juin 1940 (cinq jours seulement après l'appel du futur chef de la «France libre»), Hausamann annonce la prochaine entrée en guerre des Etats-Unis, la rupture du pacte germano-soviétique et conclut: «Après l'écroulement soudain de la France, il faut prévoir une très longue guerre. Son issue sera la suivante: l'Allemagne ne parviendra pas à mettre l'Angleterre à genoux, et l'Allemagne sera vaincue.»
Tout aussi spectaculaire est le portrait de Michel Hollard. D'origine française, lié à la famille du général Guisan par sa sœur, ce «franc-tireur» décide de se mettre au service de l'Angleterre aux premières heures de la guerre. Pour acheminer ses informations, il traverse 196 fois la frontière. Toujours à pied, même en décembre 1943, lorsqu'il remonte le Petit-Chêne en direction du siège de l'Intelligence Service, place Saint-François, à Lausanne. Dans ses mains: le plan des sites de lancement des missiles V1 que Hitler projette de faire pleuvoir sur Londres. «Grâce à Michel Hollard, précise l'auteur, 95 % du programme hitlérien ne sera jamais mis en œuvre. 250 V1 seulement atteindront Londres, non pas en 1943, comme prévu, mais au milieu de 1944.»
De cette démonstration sincère, probante mais quelquefois fastidieuse, on retiendra encore une énigme: celle que représentent ces Suisses qui, après avoir cru «pendant plus d'un demi-siècle que leur pays était épargné à cause d'un statut immuable acquis grâce à leur mérite», sont aujourd'hui passés de l'autre côté. Au point, ajoute l'auteur, qu'«ils ne veulent rien connaître de ce qui a sauvé l'honneur de la Suisse pendant la guerre [...]. Ils veulent gommer tout cela. Bien souvent ils ne sont même pas au courant de ce qui s'est passé. Leur parti pris les aveugle et entretient leur ignorance.»



Place de Cornavin 3
CH-1211 Genève 2

e-mail info@letemps.ch
www.letemps.ch
tél . (+41 22) 799.58.58
fax. (+41 22) 799.58.59