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Construire No 4, 22-1-2002

[ A lire ]

«Les Suisses ont été courageux»

C'est un pays méconnu, peuplé de partisans convaincus de la cause alliée, que le journaliste français Jean-Pierre Richardot nous fait découvrir dans un ouvrage consacré à l'attitude des Suisses de 1940 à 1944

A bientôt 73 ans, Jean-Pierre Richardot n'a rien perdu de sa combativité. Ancien collaborateur du Monde, de L'Express et de diverses chaînes de télévision, il a livré plusieurs batailles au cours de sa vie, en faveur de la décolonisation, de l'indépendance de la radio et de la télévision, de la régionalisation en France. Son dernier combat, c'est en faveur de la Suisse ou plutôt du peuple suisse qu'il le mène.

Réfugié dans le canton de Vaud pendant la guerre, il s'insurge contre la réputation d'immoralité et de cynisme qui est, depuis l'affaire des fonds juifs, celle du pays qui l'a accueilli. «Les Suisses ont oublié leur passé», déplore-t-il dans l'enquête fouillée qu'il vient de publier et où il dépeint un pays qui, loin de pactiser avec les nazis, a été un carrefour de la Résistance européenne.

Jean-Pierre Richardot, pourquoi ce livre en forme de plaidoyer pour la Suisse?

C'est le procès Papon qui m'a mis en colère. Il y a une légende qui circule en France, notamment dans la génération de mes enfants, et qui dit que les Français n'auraient pas été dignes durant la guerre, qu'ils n'auraient été qu'un ramassis de pétainistes faisant du marché noir.

»La même chose est arrivée avec le peuple suisse au moment de l'affaire des fonds juifs. On lui reproche aujourd'hui d'avoir aidé les nazis, d'avoir été régi par des banquiers cyniques. Mais ce n'est pas vrai. Je peux en témoigner. J'étais un adolescent lorsque j'ai été accueilli chez vous entre 1942 et 1945. A La Sarraz, au cœur du pays de Vaud où j'ai vécu, il n'y avait personne qui était pour les Allemands.

Mais votre livre n'est pas qu'un simple ouvrage de souvenirs.

C'est une enquête. J'ai consulté les archives, entendu des témoins. procédé à des recoupements. Je suis journaliste. J'ai une vocation de recherche de la vérité. Je ne pouvais pas accepter le triomphe des faux témoignages. J'ai voulu rendre justice au peuple suisse qui, dans son écrasante majorité, a été courageux et résolu pendant la guerre. Les banquiers ne sont pas le peuple suisse.

»Cela dit, mon livre n'est pas qu'un plaidoyer. Je ne cache pas les zones d'ombre, comme les refoulements couramment pratiqués par les autorités, ni l'attitude méprisable de certains policiers ou militaires qui dépouillaient les réfugiés avant de les expulser. Je ne suis pas tendre non plus avec les douaniers qui appliquaient les règlements à la lettre, entravant ainsi le travail des services de renseignements.

Il est quand même curieux qu'un Français vienne laver l'honneur des Suisses.

C'est assez normal. Les gens ne se voient plus eux-mêmes. Il est bien connu que lorsque l'on sort, lorsqu'on voyage et que l'on retourne chez soi, on a un œil neuf. Un regard extérieur est parfois fort utile. Et puis, si je ne suis pas Suisse, je connais bien votre pays.

On découvre grâce à vous que la Suisse a été une plaque tournante de la Résistance.

Oui. Elle a été le carrefour de la Résistance européenne. Je le montre bien en citant l'exemple du Français Michel Hollard qui, avec l'aide de quelques Suisses, a pu remettre au bureau de l'Intelligence Service britannique à Lausanne les plans des sites de lancement des fusées allemandes V1. Il est ainsi devenu l'homme qui a sauvé Londres.

Des résistants français vous ont encouragé à écrire ce livre.

La Résistance française est unanime. Elle est foncièrement helvétophile, de manière presque exagérée d'ailleurs. Pour elle, la Suisse est un mythe et elle lui voue une reconnaissance énorme.

»Ce que les anciens résistants que j'ai interrogés voient avant tout, c'est l'accueil qu'ils ont reçu en Suisse où ils ont été nourris et rétribués par le Service de renseignements. L'un d'eux m'a d'ailleurs confié qu'il aurait aimé être entendu par la Commission Bergier

Une commission dont les conclusions ne sont pas tout à fait les mêmes que les vôtres...

La commission Bergier n'a dit que des choses exactes. Mais le portrait qu'elle fait de la Suisse est très incomplet. Je l'accuse de n'avoir jamais vu ni compris que le peuple suisse était pour les Alliés, de n'avoir pas fait un travail historique sérieux, en replaçant le pays dans le contexte européen de l'époque.

»Lorsqu'elle évoque le capitaine Hans Hausamann, le plus grand résistant suisse, elle se borne, sur la base d'une seule lettre, à le présenter comme un vulgaire antisémite. Si je n'avais pas rétabli les faits, c'est cette image de raciste qui se serait imposée aux chercheurs de demain.

Qui était cet homme mal connu que vous n'hésitez pas à décrire comme un de Gaulle suisse?

Ce photographe saint-gallois, radical et franc-maçon, a largement contribué à une ouverture de la Suisse sur le monde allié et la Résistance européenne. Il s'est, tout au long de la guerre, opposé à l'action d'une partie du gouvernement et notamment à celle de Marcel Pilet-Golaz. C'était aussi un visionnaire. Dans un rapport du 23 juin 1940, il prévoyait déjà l'entrée en guerre des Etats-Unis et la rupture du pacte germano-soviétique.

Vous dites qu'il était à la fois à l'intérieur et à l'extérieur de l'appareil d'Etat et de l'armée...

Militaire non conformiste, il avait créé avant la guerre un réseau privé d'espionnage. Celui-ci a, dès le début du conflit, été intégré au Service de renseignements de l'état-major. Proche du général Guisan et des conseillers fédéraux Minger et Kobelt, Hausamann a toutefois toujours adopté une attitude très indépendante à l'égard des autorités et des institutions. Lui et ses amis se qualifiaient d'ailleurs eux-mêmes des «subordonnés récalcitrants».

Comment cela a-t-il été possible?

Il y avait un immense compartimentage, pour des raisons de bons sens et de sécurité, entre l'état-major d'Interlaken et les agents du Service de renseignements à la base. Lorsque les Allemands se plaignaient auprès du lieutenant-colonel Masson, le chef des services secrets de l'armée, celui-ci pouvait dire qu'il n'était pas au courant. Il pouvait jouer cette comédie parce qu'il laissait la bride à ses agents.

Parmi ces Suisses qui ont résisté, vous citez beaucoup d'anonymes, mais aussi l'ancien ambassadeur August Lindt et même le fondateur de Migros Gottlieb Duttweiler.

August Lindt a pris part au complot des jeunes officiers qui, en été 1940, ont refusé de céder au défaitisme et pensaient même renverser le gouvernement. Il a aussi participé à la création de l'organisation civile de résistance «Aktion Nationaler Widerstand» et a joué un rôle important au sein d'Armée et foyer, un service qui organisait des conférences très favorables aux Alliés.

»Quant à Duttweiler, c'est lui que j'appelle l'épicier missionnaire. Un homme possédant du punch et que l'on pourrait comparer physiquement à Churchill ou à Paul-Henri Spaak, le fondateur du Benelux. Il a été l'un de ceux qui, au Parlement, se sont violemment opposés en juin 1940, au lendemain du discours du président Pilet-Golaz, à l'adaptation à l'Europe nouvelle. Il était d'avis qu'il fallait tenir tête aux aux Allemands et aux nazis, ceux-ci attaquant systématiquement les faibles qui cherchaient des arrangements.

Bien peu d'hommes et de femmes auxquels vous rendez hommage ont pourtant reçu une reconnaissance officielle.

La Confédération ne leur a généralement jamais dit merci. Il aura fallu la plupart du temps que leur nom soit gravé dans le marbre du monument dédié aux «justes» du mont Yad Vashem à Jérusalem pour qu'on ne les oublie pas.

»C'est le cas de Fred Reymond, le responsable du Service de renseignements suisse dans la Vallée de Joux, l'animateur de la résistance dans cette zone frontalière, le protecteur des fugitifs traqués. Il n'a été reconnu dans sa commune que bien après l'avoir été à Jérusalem.

Comment expliquer cette attitude?

Cela vient de ce que la Suisse est une très authentique démocratie et qu'elle n'aime pas trop les gens qui se distinguent. Cela a des avantages, mais aussi des inconvénients. Elle a en effet la même attitude à l'égard de ses créateurs et de ses hommes de talent. C'est peut-être un peu dur, mais les Suisses de génie sont en général ou ignorés ou écartés ou inquiétés.

»Beaucoup de résistants dont je parle ont été oubliés, déconsidérés et parfois même maltraités, en raison notamment d'un attachement à une neutralité dogmatique, bureaucratique et archaïque, une neutralité qui n'a d'ailleurs plus vraiment de raison d'être actuellement.

Vous êtes sévère à l'égard de la neutralité.

Oui, je pense que les Suisses ont tort de s'entêter dans une histoire de neutralité qui est une ancienne création franco-autrichienne et qui ne correspond plus à la réalité d'aujourd'hui. La chute du Mur de Berlin et la disparition de l'URSS l'ont vidée de toute signification.

La Suisse s'est-elle mal défendue dans l'affaire des fonds juifs?

Elle s'est extrêmement mal défendue. Cette affaire aurait pu être réglée beaucoup plus tôt et beaucoup mieux, sans calomnie et sans préjudice pour le peuple. La raison probable doit être recherchée dans le fait que ses dirigeants sont là pour coordonner, pour gérer, mais pas pour imprimer une politique. En cas de crise, ce système très libéral, qui est tout à fait louable en soi, montre ses faiblesses.

»La Suisse pratique un libéralisme anglo-saxon, mais un peu à la façon du XIXe siècle. Je crois qu'on ne peut la comprendre qu'en la comparant à l'Angleterre. Elle s'est comportée comme une île, alors qu'elle est un carrefour.

Comment voyez-vous son avenir?

La Suisse a eu sa période de réussite grâce aux conflits permanents sur le continent européen. C'est la division de l'Europe qui lui a donné sa position spéciale. Elle s'est découvert des devoirs, a idéalisé cette situation qui est d'ordre géographique, idéalisation qui a donné naissance à la Croix-Rouge et à la Société des Nations.

»La réconciliation générale de l'Europe fait qu'elle n'a plus rien à proposer, à moins qu'elle n'apporte et vulgarise ce fédéralisme qui manque singulièrement à l'Union européenne. Mais pour cela, il faut qu'en se tournant vers l'Europe elle soit elle-même.

Propos recueillis par Marie-Jeanne Krill

A lire: «Une autre Suisse, 1940-1944. Un bastion contre l'Allemagne nazie», Jean-Pierre Richardot, Labor et Fides/Editions du Félin, 2002.




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